Pourquoi des convictions de nature morale dans le domaine de la sexualité semblent nécessaires ? Et comment les articuler avec les situations concrètes que nous rencontrons ?
Commençons par lire ou relire le récit de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine (Jean ch.4). On y voit généralement l’expression d’une recherche spirituelle, confrontée aux situations religieuses d’une époque
c’est vrai et davantage que cela.
Il y a la rencontre de Jésus et d’une femme, non juive de surcroît. Cette rencontre n’exclut pas entre les personnages le jeu de la séduction. Et elle introduit la question de la vérité : la vérité du culte rendu à Dieu, la vérité de la relation sexuelle : les maris, le compagnon.
La samaritaine est à la recherche de la vie : en quête d’eau, et même de l’eau dont on n’aurait pas besoin de renouveler la provision. Et à la recherche de la vérité : où faut-il adorer ?
La parole de Jésus s’insère dans cette situation concrète, et permet à la samaritaine de nouer entre eux des éléments épars de sa vie, comme l’inconstance de sa vie sexuelle qu’elle reconnaît, pour conduire à une vérité de sa vie : il m’a dit tout ce que j’ai fait . Il la conduit même à en être témoin auprès des autres samaritains qui eux aussi vont croire en Jésus.
C’est la relation à Jésus qui fait entrer dans la vérité, et introduit à un nouveau mode de relation, juste : Jésus parle avec une femme de Samarie, cela peut continuer d’étonner, mais on ne l’interroge pas sur ce sujet. Et si l’évangéliste le note c’est pour en souligner le caractère nouveau, fondateur des relations nouvelles, et évangéliques. Jésus d’ailleurs ne fait pas de concessions dans cette relation : en faisant appeler le mari de la samaritaine, il désigne une relation qui n’existe pas invitant par là à clarifier une situation indécise. Au sujet de la relation à Dieu, le vrai culte, il n’hésite pas à dire que le salut vient des juifs !
En conclusion, l’invitation faite à Jésus de demeurer au milieu des samaritains, et le fait qu’il y demeure en effet, dégage l’assurance d’un bonheur partagé auquel personne n’est insensible.
On peut ensuite réfléchir aux convictions dont il est question dans le titre de notre entretien. On dit que ces convictions sont de nature morale : pourquoi nous semblent-elles nécessaires ? Et comment les articuler avec les situations concrètes que nous rencontrons ?
Passons rapidement sur la signification générale de la morale. C’est entendu qu’il s’agit de la recherche d’une vie bonne ; qu’en christianisme du moins ce bonheur se fonde sur l’assurance que l’amour d’autrui en est la règle première ; que les conditions pour le vivre sont fluctuantes, et parfois contrariantes ou contradictoires ; qu’il faut trouver le chemin du possible sans se culpabiliser à outrance de ne pas atteindre l’idéal. (Véronique Margron, la douceur inespérée, Bayard 2004, p.30)
Et disons un mot, trop bref, des préceptes moraux qui s’expriment soit comme des interdits ( tu ne tueras pas ) contre l’excès du mal et ouvrent le champ immense du respect de la vie sous toutes ses formes, soit comme des obligations positives ( honore ton père et ta mère ) qui indiquent des chemins de valorisation des comportements nécessaires. Ces préceptes disent toujours plus qu’une interdiction ou une obligation dont on serait quitte par un respect scrupuleux et simplement formel. Ils montrent des appels permanents, pour des réalisations jamais définitives. (ouvrage cité, p.70 et suiv.)
Ainsi je crois bon de décrire trois appels que l’on peut retenir comme permanents dans l’ordre d’une sexualité bonne.
La liberté de relations vraies.
Jésus comme on l’a vu ne se laisse pas intimider par les barrières ni par les conventions sociales, sexistes, ou religieuses pour entrer en relation avec autrui (il ne s’agit pas de la liberté ou du pouvoir de changer de partenaire !) . Son évangile est celui d’un monde fraternel qui n’ignore pas la nécessaire solitude pour se constituer soi-même : il se retire au désert pour prier, pour affronter d’abord dans l’intimité de sa relation à son Père les inévitables tentations. Mais cet évangile aussi refuse l’isolement ou l’enfermement sur soi-même : il faut sortir de soi pour aller à la rencontre ; dans un monde où le célibat n’est pas accepté, il l’assume réellement, mais en étant en permanence en relation.
Ce qui signifie aussi qu’il choisit de vivre des ruptures avec sa famille ( ne saviez-vous pas que je dois être chez mon Père ? Luc 2,49), et avec son milieu (dans le récit de l’entretien avec la samaritaine, il stupéfie ses disciples de cette relation). Il accepte même d’avoir à poursuivre éventuellement son chemin sans ses disciples qui ne le comprennent pas : et vous, n’avez-vous pas l’intention de partir ? (Jn 6, 67). Il les veut libre ; leur départ n’entamerait pas sa détermination à vivre ce qu’il choisit. Et lui, il est donc libre à leur égard aussi.
Ce qu’il veut c’est se situer toujours hors du champ de l’ambiguïté.
Le respect d’autrui.
L’altérité est une donnée fondamentale de la construction de l’homme et de la société. Cette altérité est vécue de façon emblématique et structurante dans la différence de l’homme et de la femme : cette différence doit être accueillie et reconnue comme fondatrice. Elle dit que la relation humaine comporte de l’irréductible, du mystère ; la relation fusionnelle, la recherche excessive du même n’établissent pas une loi qui permette à chacun de se développer. Nous sommes invités à tenir avec autrui les distances justes qui disent à la foi la fraternité, la commune humanité, et le refus de la possession d’autrui (chasteté).
La relation privilégiée d’alliance, dans le mariage reçu comme signe de l’alliance divine ou dans le célibat choisi ou accepté par amour de Dieu et des hommes, est une relation qui structure la vie et permet d’établir toutes sortes d’autres relations qui visent à instaurer et à signifier la fraternité universelle : la relation fraternelle est la seule vocation qui soit commune à toute l’humanité.
La fidélité.
Il s’agit là d’être conscient de la fragilité des constructions humaines, des projets et de leurs réalisations. Si l’on prend un engagement, c’est notoire que c’est parce l’on sait que sans volonté affirmée l’entreprise sera plus précaire.
C’est surtout parce que l’on croit que l’avenir est introduit dans cet acte sous la forme d’une promesse dont on attend une généreuse réalisation.
Il s’agit de croiser, dans ses actes et comportements quotidiens, plusieurs exigences : dans le rapport avec autrui, l’exigence de vérité de sorte que la relation d’alliance ne soit pas contredite par d’autres relations qui en obscurciraient la signification ou le témoignage. Dans le rapport à soi-même, l’exigence de se construire, et donc d’agir de telle sorte que le futur ne soit pas grevé des conséquences d’actes erratiques ou contradictoires avec le projet de son existence. Dit autrement : la véracité des relations entretenues tient compte de la responsabilité engagée dans le chemin de l’alliance vécue et signifiée.
Puisqu’il s’agit pour nous de signifier que nous croyons que Dieu s’engage aux côtés de l’homme dans le chemin de sa vie affective et fraternelle, peut-on seulement résumer comme le fait Véronique Margron (ouvrage cité, p.103) : pas sans Lui, cela signifie : pas sans loi qui nous appelle, pas sans témoins fiables pour nous accompagner voire nous remettre dans le chemin à certains carrefours, pas sans le temps dans lequel nous nous construisons.